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Les débuts de Mme Raquel Meller. Le public parisien applaudit la célèbre chanteuse espagnole
- Títol
- Les débuts de Mme Raquel Meller. Le public parisien applaudit la célèbre chanteuse espagnole
- Comoedia
- Autor
- Max Viterbo
- Matèria
- 1920
- Empresa. M. Dumien
- Esdeveniment. Actuació
- Espai. Théâtre l'Olympia
- Francisca Marqués López (Raquel Meller). Cantant
- Music-hall
- Música popular
- París
- issue
- 2575
- Data
- 04/01/1920
- pages
- 1-2
- Editor
- BnF. Gallica
- Font
- Digital
- Drets
- Domini públic. Bnf. Gallica
- Resum
-
[…] D’un côté, le bataillon de ceux qui veulent s’encroûter dans la stupidité et la pornographie; de l’autre, la phalange de ceux qui rêvent d’imposer au peuple les formules supérieures. Contre le triomphe de l’Art sublime, contre l’apothéose de la beauté victorieuse se dressaient tous les bas et imbéciles instincts de la populace, toutes les jalousies des habitués de l’ordure et l’ineptie qui rêvent sournoisement de salir les magnifiques sensations qui embellissent l’existence et élèvent l’homme…L’art au music-hall.. De quelle audace, mon cher Franck, faites-vous preuve en essayant parfois de l’imposer et comme il faut vous savoir gré de votre courageux effort. Au milieu sains, en tarissant du même coup les sources du mercantilisme scénique. les profiteurs de la sottise, les exploiteurs de la vidange théâtrale, les impresarii de l’imbécillité radieuse se feront plus rares et seront conspués.
Le rôle des entrepreneurs de spectacle deviendra socialment considérable… Ils seront les servants de l’Art et du Génie…
Oui, je sais, il y a la question des recettes.. L’exposition des petites femmes nues aux jambes d’allumettes mal lavées est plus productive et moins compliquée que ces tentatives… Mais un jour viendra, soyez-en convaincu, où le beau, qui porte en lui une force communicative, une puissance de propagande considérable, finira par triompher… Seulement pour arriver à donner aux foules la compréhension des saines beautés, une longue patience est nécessaire. La religion de l’Art, comme les autres, ne s'impose pas brutalement. Elle fait ses apôtres, ses adeptes. Elle a ses néophytes comme elle a ses martyrs…
Et quand cette époque bénie sera venue, l’effort artistique aujourd’hui stérile deviendra commercial. Ceux qui auront semé le beau feront une merveilleuse récolte d’argent, et les sommes ainsi encaissées en imposant un idéal leur causeront des joies plus pures que celles qu’ils accumulent en flattant les désirs lubriques des vieux messieurs et le goût des plaisanteries grasses de la foule… Quand un ministre des Finances voudra davantage taxer les spectacles, les directeurs auront pour se défendre une indiscutable argumentation.
Peut-être aut-il se demander si le tam tam qui accompagna les débuts de Raquel Mller était bien nécessaire. En le provoquant à propos d’une chanteuse étrangère, en lui faisant un accueil que peu de Françaises connurent, on risquait d’exalter le chauvinisme d’une partie des spectateurs. Je dois dire que Nozière en nous affirmant qu’il était impossible à Ivette Guilbert de trouver un engagement en France, ne prononça pas précisément les paroles d’apaisement qui convenaient au milieu d’une assistance enfiévrée. Le public simpliste se demanda pourquoi nos gloires artistiques ne trouvent pas l’occasion de se faire applaudir, alors que nous accueillons avec un tel enthousiasme les vedettes de l’étranger. Il dut en conclure que nous n’avons plus d’étoiles, et cette constatation sembla humiliante. Elle est fort exagérée. Raquel Meller est, certes, remarquable, mail il y a de par le monde d’autres grands talents. Essayons de les découvrir en France de préférence et de les produire.
M. Dumien a une situation de fortune qui lui permet d’encourager les tentatives de M. Paul Franck, directeur de l’Olympia, et de M. Derval, directeur des Folies-Bergère, seraient-elles même coûteuses au début par leur « maque à gagner » Plus tard, elles seront plus intéressantes financièrement, quand ce qu’il est convenu d’appeler le gros public aura compris… Et il comprendra, soyez-en sûr.. Un peu de patiente, de grâce.. La Beauté ne se dresse pas brusquement savant l’être humain, elle ne l’étreint pas tout entière de ser serres d’or sans avertissement préalable… Elle pénètre peu à peu en lui. Le sens du beau s’éduque, se perfectionne, devient de jour en jour plus impératif, plus nécessaire… Eh ! quoi, à l’époque où nous arrivons à faire voir aux aveugles, à faire entendre aux sourds le sens de l’entendement esthétique et intellectuel, serait-il doncs irrémédiablement bouché chez une catégorie de gens?….
M. Nozière fut courageux en parlant un langage élevé dans un music-hall. Il succéda à des acrobates, à des prestidigitateurs, à des chanteurs comiques, à des danseuses anglaises, sans tenir suffisamment compte des contingences. En premier lieu, il eut tort, à mon sens, de parler dans la salle. Sur scène, devant le classique verre d’eau du conférencier, il en eût imposé davantage à la tourbe stupide ou payée qui envahissait les galeries. L’atmosphère d’intimité qu’il tenta de créer ne fut pas respirée par les titis turbulents et par quelques personnages mal intentionnés qui curent qu’on voulait plaire au parterre en dédaignant l’étage des prolétaires. Et puis, Nozière, qui est un délicat conférencier, s’éloigna de son sujet et nous laissa trop croire que l’enthousiasme qu’il nous demandait pour Raquel Meller était un devoir de reconnaissance nationale. Il mêla le patriotisme et l’art et s’entendit peut-être à l’excès sur un noble sentiment au détriment d’une belle sensation. Il fut un lettré pour l’ancienne Bodinière au lieu de devenir un agréable speaker de music-hall. Il nous plut, mais ne fut pas compris de ceux qui ne demandaient qu'à ne pas comprendre.
La Raquel Meller entra en scène toute tremblante, se demandant sans soute si elle ne serait pas victime de la présentation trop étudiée qui lui fut faite… Elle s’avança avec une visible émotion vers ce grand public qui la guettait, prêt à toutes les ovations comme à tous les mécontentements. Elle livra la bataille timidement, mais crânement. Et tout de suite l’organe doux et chantant glissa sur nous comme une caresse. Elle chante en espagnol, donnant par sa mimique, par sa souffrance, par sa joie un sens aux paroles incompréhensibles pour la plupart d’entre nous. Elle cria la jalousie de la femme du peuple que l’aimé impitoyable vient d’abandonner et qui se sent mourir ; elle nous donna une claire vision de soleil et de courses de taureaux en nous contant l’histoire naïve et touchante du superbe matadore qui a emporté comme un précieux talisman un morceau de la cape de la fiancée. Voici l’homme devant la bête. Le lourd quatrupède se rue cornes baisées sur son ennemi… Un frémissement court dans le cirque.. Le héros tombe dans un tragique brouhaha… Eventré?.. Non, il a gardé sur son coeur la relique sacrée et il fait signe à la belle que grâce à ce minuscule morceau d’étoffe il a la vie sauve.. Ce doit être à la fois bêbête et magnifique.. On songe aux amours des grisettes et à toute la sensiblerie des chansons sentimentales qui remuent les entrailles de la foule dans notre belle France comme en Espagne.
[…] Elle est tout cela… Raquel meller est tout cela.. Et par quel miracle, puisqu’on ne la comprend pas? Elle remplace le pouvoir des mots par la magie des attitudes, par la caresse, par la violence des intonations, par le rythme, par l’harmonie explicative du geste. Elle arrive à traduire des sentiments par une sorte de télépathie artistique qui, faissant de see sensations un véritable fluide, nous fait penser ce qu’elle pense, pleurer ce qu’elle pleure.
[…] L’art que déploie Raquel Meller demeure splendide par sa sobriété. Son visage de vierge souffrante illumine les âmes, crée à son gré une ambiance de bonté, de douceur, de douleur… Son regard semble fixer un monde mystérieux et meilleur en une sorte d’extase, de fièvre et de simplicité mystique. […] L’ampleur de ses musiques forme un curieux contraste avec le cristal mince et pur de sa voix, dans laquelle semble conserver comme un rayon de soleil de son pays… […] - Tag
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