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A l'Olympia
- Títol
- A l'Olympia
- Le Crapouillot : gazette poilue
- Autor
- Jean Bernier-Poe
- Matèria
- 1921
- Esdeveniment. Actuació
- Espai. Théâtre l'Olympia
- Francisca Marqués López (Raquel Meller). Cantant
- París
- Prog. Gitanillo
- Prog. La verge roja
- Programa
- Editor
- París
- BnF Catalogue général (http:// catalogue.bnf.fr)
- Data
- 16/11/1921
- pages
- 5-6
- Font
- Digital
- Drets
- Domini públic. Bnf. Gallica
- Resum
-
L’Espagne continue d’être à la mode. Voici un demi-siècle que notre musique quasiment privée de folk-lore cherche à l’étranger de quoi fouetter son inspiration. De la péninsule ibérique voisine, chaude, latine, jaillit la source principale à laquelle nos compositeurs d’abreuvèrent. *Carmen*, *España* en résultèrent et combien d’autres *rhapsodies*, et combien d’autres *habañeras*. Les plus grands musiciens comme les moindres usèrent et abusèrent de l’aubaine. Cela nous valut (tant notre sensibilité musicale est réelle, malgré le dénuement de notre musique populaire, et tant nous avons poussé loin au XIX siècle la science de l’écriture et de l’orchestration) deux ou trois chefs-d’oeuvres authentiques et maints morceaux pour orgues de Barbarie et pour caf’ conc’.
Le phénomène ne cesse pas. Les concerts symphoniques nous offrent chaque saison un nombre respetable de premières auditions d’inspiration espagnole et plus que jaimais L’Espagne fait fureur (guitares, castagnettes et danse) aussi bien au théâtre qu’au music-hall.
Cependant ce qu’il y a de nouveau (relativement) c’est que plus qu’autrefois l’Espagne vient s’offrir à nous à domicile, si j’ose dire. La renommée de la jeune école musicale espagnole a franchi les Pyrénées. Les danses d’Albeniz, de Granados, de Turina, de Manuel de Falla réssonent sur nos pianos presque autant que les *polonaises* de Chopin et là où s’importait une Otero, dix-vingts, cent danseuses ou chanteuses ont émigré. Le Théâtre Antoine, le Théâtre des Champs-Elysées, l’Opéra même (je cite au hasard) se sont mis de la partie. Bientôt la Catalogne et l’Andalousie ne pourront plus suffire à tant de demandes.
Aussi ne fut-ce quàssez méfiant et médiocrement alléché que je m’en fus a l’Olympia entendre et voir Raquel Meller, «tragédienne lyrique» espagnole, sur le compte de laquelle l’on menait fort gran bruit. Je pensais au mieux me réjouir rien moins que chastement par la vue de quelque sein plus o moins «bruni» aou de quelque fameux roulement de branches. Jugez de ma surprise lorsque je vis s’avances, encapuchonnée de la haute mantille et toute vêtue de nour, une femme bien prise dans sa petite taille, qui, sans outrance, sans affectation, presque sans geste, bref avec la plus belle simplecité du mondo se mit à chanter d’un voix peu ample, mais pure autant que fine, des chansons qu’elle détaillait avec une précision et une discrétion très prenantes.
Raquel Meller n’a rien en effet d’espagnol, au sens où nous avons accoutumé de prendre ce mot: pas de «ollé», pas de claquements de pieds, rien de guttural ni d’excessif, aucune provocation. Nous voilà loin avec elle de l’éternelle parade érotique, des effusions solaires, des roucoulades nocturnes infiniment savoureuses, mais trop connues. Elle s’habille de noir et de blanc (à peine si elle ceint son sous d’un foulard rouge pour chanter *la Vierge rouge*, chanson révolutionnaire de Barcelone). Ses effets sont simples, retenus. Sa vie, concentrée, tout intérieure, ne s’extériorise que juste de ce qu’il faut pour retenir l’attention, inspirer l’émotion. Elle chante, et pourtant l’on jurerait qu’elle dise. Tant sa voix articule nettement, nuance, met en valeur le moindre mot, le moindre détail. Elle mime avec simplicité, uniquement des bras et du visage. Son masque mobile est expressif.
Elle sait marier subtilement le timbre de sa voix à tel ou tel jeu de physionomie. C’est pour cette raison sans doute que dans *Gitanillo*, où elle chante le désespoir discret (geignant, chignard, dolent, sans aucune véhémence) d’une fille du peuple abandonnée par son amant elle me parut si remarquable.